Boutabba … (extrait) 8 août 2008
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Sept heures du matin, lundi, mon réveille-matin : ma mère. C’est elle qui adore l’école, mais c’est moi qui dois y aller et me taper les heures interminables du lundi sur les bancs écoutant la platitude du prof d’arabe. Heureusement qu’il y a Samira. Elle, au moins, elle me fait oublier le vieux schnoque. Je l’aimais bien ce prof au début, jusqu’au jour où il a commencé à nous prendre pour des cons et à branler du chef pour se moquer de nous. C’est pas pour rien que les copains de classe veulent s’en occuper au plus vite. Laissez-moi vous dire que c’est des gens de parole. Moi, si j’étais un prof, je ne ferais pas ça à mes élèves, c’est-à-dire branler du chef et les prendre pour des cons. C’est le genre de truc qui me saoulerait.
Ça m’aura même pas pris cinq minutes de lamentations sur le sort de ma journée en insultant celui qui a créé l’école et celui qui a créé le lundi dans mon lit pour que ma mère me traque afin que je me dépêche. Ma mère, même si je me lève 50 milles heures avant huit heures, c’est toujours : « fais vite, il ne reste plus assez de temps ! ». Inutile de vous dire que je déteste ça quand on vous dit de vous dépêcher alors que vous avez amplement le temps de faire ce que vous avez à faire ! En plus, mon frère T., lui, ma mère ne lui dit jamais de se dépêcher, il a 50 milles de moyenne sur vingt. Dans cette saloperie de quartier, si vous avez 50 milles de moyenne ou que vous êtes l’aîné, et surtout les deux en même temps comme mon frère T., personne ne viendra vous faire chier et tout. C’est vraiment à gerber !
En sortant de la maison pour aller à l’école, j’ai la paix. Il y a tout au plus 50 mètres dans mes putains de 24 heures, à 7h30 du matin où je peux avoir la paix totale, enfin la paix comme je la veux. Non seulement, il n’y a personne pour me dire de me dépêcher ou quoi, mais aussi et surtout que ce connard de Kamel n’est pas encore pointé comme une sentinelle au coin de la rue, où il doit marquer son territoire. Vous vous demandez certainement pourquoi je m’acharne sur lui. Je vous cache rien, personnellement, il m’a rien fait de mal, mais c’est un crétin de première. Il y a des gens avec qui c’est comme ça, ça passe pas. Au moins, il y a Am El Arbi dans mes 50 mètres de paix. Am El Arbi, c’est l’épicier du coin, lui, je l’aime bien. C’est un vieux monsieur, quand je lui dis bonjour, il me sort, chaque jour, la même et la plus belle des phrases du monde pour me souhaiter une excellente journée, du succès et une bonne compagnie. Sinon, je sens que quelque chose me manque, vraiment ! Am El Arbi est un vieil homme de 78 ans, pieux, respectueux et que tout le monde adore. J’étais là le jour où son fournisseur de sacs de farine a voulu l’arnaquer et lui vendre 10 sacs de 20 kg pour le prix de 12, le salopard. Am El Arbi est un homme de confiance et croit que tout le monde l’est aussi, donc, il ne compte pas vraiment son argent ni rien. Heureusement que j’étais là pour le lui signaler. J’ai même dit à ce con de fournisseur : nikomm’ha, si tu descends pas, presto, les deux autres sacs du camion, jamais tu ne sortiras du quartier. »
En fait, j’ai une précision à rajouter à propos de l’incident avec l’arnaqueur de Am El Arbi parce que je veux pas vous mentir ni rien, même si je peux le faire très facilement quand je veux. Parfois je dis à mes parents que j’ai bossé comme un fou et que j’ai eu d’excellentes notes en maths alors que j’ai passé ma journée à glander en ville. Parce qu’il y a des jours où ça me tente pas des masses d’aller à l’école et ça m’ennuie de dire la vérité à mes parents qui voudraient que je sois un grand homme un de ces quatre. Je me définis pas vraiment comme un menteur, mais disons que je joue de la situation pour ne pas décevoir certains ou tout simplement pour m’amuser. C’est quelque chose de naturel, tellement naturel que ça s’explique pas. Enfin, vous voyez de quoi je parle.
Le mensonge dans le quartier est très courant. Tout le monde sait que tout le monde ment et continue à le faire, c’est notre vérité. C’est à vomir les tripes quoi. Donc, j’ai pas dit nikomm’ha parce que je ne peux pas le dire devant Am El Arbi, je le respecte trop pour dire une telle injure devant lui. En fait, dans des situations où vous êtes fâché, c’est le genre de mot que vous pouvez dire, et qui exprime votre frustration, mais surtout qui signale à votre ennemi que vous le menacez ou à votre ami que vous êtes un homme de parole, c’est un peu comme « je jure sur la tête de ma mère », mais dit d’une façon un peu vulgaire quoi. C’est aussi le genre de mot que tout le monde pense bas et seuls les voyous disent haut et fort. Moi, je vais pas vous dire que je suis un voyou, c’est pour ça que je l’ai pas dit devant Am El Arbi, par contre avec mes amis, je l’aurais dit très fort.
(À suivre)
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Boutabba, My Heart … 26 juillet 2008
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“L’attrape-coeur” de J. D. Salinger, un chef d’oeuvre de la littérature américaine. Je l’ai lu au moins cinq fois. Il m’a donné le goût d’écrire une histoire. Ce qui m’a inspiré le plus c’est le style, très peu normatif, voire familier. L’idée de ce que j’essaie d’écrire (c’est pas fini, il y a des modifications à chaque fois, même si ça fait longtemps que j’y ai pas touché, enfin bref!) est celle d’un adolescent tunisien qui parle directement à son/sa lecteur/lectrice de ces impressions de tout ce qui le rencontre, tout ce qu’il voit, parfois des souvenirs, etc. Il partage sa vision de ce qu’il voit dans son quartier Boutabba, ce qu’il aime, surtout ce qui le dégoûte le tout dans un style plutôt oral… Je ne vais pas en dire plus. Ça peut plaire ou décevoir, je sais pas, c’est une ébauche, ça pourrait aboutir comme ça pourrait mourir dans l’oeuf.
Je vais publier quelques passages uniquement, pour la simple raison qu’il y en a qui subissent des modifications ou tout simplement ça me tente pas de les publier
même si ça risque d’être décousu !
(Première partie de Boutabba, My Heart*)
Quel quartier de merde! Jamais, je n’ai entendu, aussi fréquemment, une telle phrase ailleurs qu’à Boutabba, mon quartier. Du plus petit au plus grand, de la jeune fille à la grand-mère, tout le monde en a quelque chose sur le cœur, tout le monde en a ras-le-bol. J’arrive pas à comprendre ce phénomène, parce que la première impression qu’on a quand on se promène dans Boutabba est que tout le monde s’y attache ou s’en donne à cœur joie, tous le défendront bec et ongles, s’il le faut, c’est leur berceau intouchable et miséreux. Personne n’envisage de le quitter, parce que dans leurs têtes, il n’y a pas où aller, partout c’est la galère, partout. À Boutabba, au moins, pour la plupart, un pain et quelques olives suffiraient pour manger à sa faim dans la pire des situations. Les gens répètent cette phrase à longueur de journée probablement à cause de cette misère qui y règne, mais à laquelle ils tiennent tant. Bien sûr, je parle pas de la misère en tant que pauvreté, car tout simplement à Boutabba, y a pas d’argent, je veux dire pas de luxe ni rien, ça vous fout le cafard. Si vous y entrez, vous verrez que les gens n’ont tendance qu’à construire du fonctionnel, le reste, on s’en fout. En vous-y promenant, vous remarquerez tout de suite, que les gens n’ont pas le goût du beau dans les veines. Un mur est un mur peu importe qu’il est droit ou incliné. Ça, ça me rend dingue ce truc. Je ne sais pas pourquoi, c’est uniquement chez-nous dans notre quartier que les murs sont très mal faits. Je me demande comment ils font les maçons. C’est vraiment nul à chier, tu ne vois jamais un putain de seul mur de bien construit ! il y a toujours une barre de fer qui sort de nulle part, un trou qui reste éternellement ouvert, même après la fin du chantier et j’en passe. Sérieusement ça m’énerve d’en parler. En tous cas, vous promener dans Boutabba, dans l’une des banlieues les plus uniques de Tunis, c’est tout une expérience à vivre. Une journée, pour voir ce que j’endure, c’est déjà assez, je vous conseille pas plus. Et pourquoi, je vous conseillerais plus ? Déjà pour vous y rendre, c’est la galère, pour y entrer, c’est mille fois plus de galère. Quant à vous y promener, vous pourriez y laisser votre âme. Y a des gens qui disent que Boutabba, c’est vraiment attachant. Attachant, mon cul, oui ! Je sais pas d’où ça sort ça. Ce qui m’énerve, chez les gens qui n’ont jamais vécu dans mon quartier et qui n’y passent que deux secondes, c’est de dire des choses à la con, c’est vraiment barbant. Ouais, je dirais pas que je déteste mon quartier, j’aime bien des fois quand je suis de bonne humeur. Ce qui m’horripile, c’est les gens et ce qu’ils ont fait de ce quartier. Parfois, c’est génial Boutabba, on y passe d’excellents moments, on s’y amuse bien surtout quand on ne pense qu’à ces petits moments de plaisir sans calcul, car les gens calculent tout ici. Les jours meilleurs passent sans qu’on s’en aperçoive. Les jours pires ou, si vous voulez bien, normaux ne passent pas comme on veut. Un jour normal à Boutabba est un jour mauvais à vous arracher les cheveux!
* Le titre gardera certainement Boutabba, mais, je ne sais pas encore pour le reste.
(À suivre)
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