Personnel et éternel


Je croyais avoir perdu ma sensibilité d’être humain face à la mort. Je pensais que jamais une larme ne coulerait de mes yeux ! Jamais ! Pour l’être, il faut avoir le cœur de roc, le sang glacé et les sens impitoyablement figés. Le temps passa sans que je ne m’en aperçoive, me voilà habité par cette hantise et habitué à une espèce de stoïcisme qui troubla, d’une façon ou d’une autre, mon for intérieur. Je pensai alors qu’un choc me déstabilisa et métamorphosa même mon regard, devenu impassible en face de n’importe quel malheur ! Quel choc ? Jamais de ma vie, je n’eus de choc qui puisse tant me perturber.

Mon père mourut, j’avais à peine 5 ans. Trop jeune, je ne compris rien à ce qui se passait ce jour-là. Je m’accroche encore aux quelques images, parfois trop vagues ou trop discontinues dans ma mémoire de mon défunt père, quelques images usées par le temps et que j’ai peur de les voir disparaître. J’eus même une rage intérieure contre ma grand-mère, que Dieu la préserve en ces temps difficiles, elle me disait à chaque fois que je lui demandais où était papa, qu’il était en voyage. Je ne comprenais rien, mais ayant été trop jeune pour y penser, le jeu et l’insouciance furent mon refuge. Le temps passa. Ce ne fut donc pas un choc puisque j‘en pris conscience progressivement ! Je ne savais pas du tout ce qui se passait. Je me souviens, je me cachais derrière une colonne dans la cours de la maison, je pense encore que la présence de tant de gens me dérangeait et que l’atmosphère de tristesse qui régnait m’étouffait. Je ne me rappelle que de ma mère, les larmes aux yeux et le cœur meurtri, elle qui a perdu son mari trop jeune pour mourir trop jeune, puisque, tout comme Zouhair Yahyaoui, il n‘avait même pas atteint la quarantaine ! De temps en temps, je blâme mon pays qui m’a pris mon père, mais, je garde cette fierté dont je parle, aujourd’hui pour la première fois, une fierté de savoir qu’il fut mort en servant son pays, les siens. Ces anciens collègues et nos proches le lui reconnaissent jusqu’à maintenant. Il partit, c’était dans des circonstances de travail, ce fut son choix, son collègue, lui, fut épargné grâce à mon père. Ce fut son heure, dit-on !

Combien de funérailles je vis passer devant moi ! Jamais je ne pus déverser une seule goutte, une seule larme ni même l’envie de le faire avec toute la tristesse du monde qui m’envahissait dans certaines occasions funèbres, rien ne sortait, je m’en voulais, je me détestais et je me demandais ce qu’il m’arrivait. Je me résignai alors à l’idée que ne l’avoir jamais fait pour mon père, je ne le ferais jamais pour personne d’autre : une explication de désespoir !

Le 13 mars, coïncide presque jour pour jour avec le décès de mon père, en cette même date de 2005, un autre être cher nous quitta, ce fut Zouhair Yahyaoui التونسي متاع التونيزين. Je ne le rencontrai jamais en personne, mais je connais sa voix qui résonne encore dans mes oreilles et je discutai avec lui à maintes reprises. TUNeZINE fut notre refuge où les escapades nocturnes et diurnes se succédèrent. Nous nous réunîmes pour le meilleur et pour le pire, brandissant le drapeau de notre chère patrie, notre Tunisie et en chantant la liberté, notre espérance. Pour moi, une autre personne dont les souvenirs resteront gravés à jamais dans ma mémoire, côte à côte avec ceux de mon père. La mort me nargua pour une deuxième fois, une autre personne qui comptait énormément pour moi partit à la fleur de l’âge, trop jeune, au service de son pays. Qui blâmer alors ? Dieu ? la vie injuste ? la mort ? le destin ? Je n’en sais rien ! Peut-être personne, c’est ainsi que va la vie !

Ce jour-là, je pleurai sans arrêt, les larmes retentirent sans que je ne puisse les arrêter ni y comprendre quelque chose, je déversai les larmes qui résistèrent et refusèrent de sortir des années durant pour la perte de proches, des larmes de crocodile. Zouhair nous quitta, mais son âme est encore en nous, en moi. Aujourd’hui encore, je rends hommage à l’homme libre qu’il est, mon ami, l’homme qui jeta en moi une étincelle de la flamme de liberté qu’il portait et qui ne s’éteindra plus jamais. Quoi qu’il en soit, quoi qu’il arrive, je veux aussi remercier tous les Tuneziniens, tous ceux et celles qui ont fait les beaux jours de TUNeZINE, je vous dis que je vous aime et que je ne vous oublierai jamais.

Mkarriz naquit sur TUNeZINE et c’est sur TUNeZINE, la mort dans l’âme, qu’il a choisi de s’éteindre.

J’allume une bougie !

Merci Ettounsi ! À dieu TUNeZINE !

Fraj Brik alias Mkarriz
TUNeZINE, 13-03-2006

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